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"chronique d'une catastrophe annoncée IV et fin" "chronique d'une catastrophe annoncée III"
"treize vies et un enterrement" "chronique d'une catastrophe annoncée II"
"chronique d'une catastrophe annoncée" "avril carton"
"entre temps" "bricolage amoureux"

 

Sophie se réveillait péniblement de son terrible choc. Elle était encore allongée par terre et la lettre gisait à côté d’elle, silencieuse et coupable, honteuse et assassine.
Elle aurait voulu rester là, ne plus bouger, ne plus penser, ne plus respirer. Ces mots étaient plus délirants que l’opium, cet air plus asphyxiant que l’épaisse fumée qui se dégageait de cette lettre, de ces mots qui lui brûlaient la cervelle et lui ravageaient l’âme pire que du napalm, mieux que de l’acide.

Elle demeura dans cet état liquide, boueux, pendant un peu plus de deux jours. Elle ne répondait pas au téléphone, n’ouvrait pas la porte, n’entendait plus rien et ne sentait plus que cette odeur nauséabonde d’égouts qui refluait de son corps, de sa bouche, de ses narines.  Cette puanteur l’accablait et la paralysait. Elle l’enveloppait insidieusement, prenait possession d’elle et la contraignait à vomir toutes ses tripes, à genoux, à plat ventre, et à couler dans un amalgame poisseux de fiente et d’immondice dans les canalisations sordides des bas-fonds de l’humanité.

Marsial, à l’autre bout de la ville était aussi anxieux qu’un cheval avant un tiercé. Et la sinistre course effrénée qu’il menait semblait le mener droit vers l’abattoir.
- Simon, dit-il, tout est prêt, notre heure est arrivée.
- Calme-toi Marsial, lui répondit impassiblement Simon Bolif, fais comme on a dit et tout se jouera à notre avantage. Tu vas récupérer la lettre et tu me rejoins à l’endroit convenu. Les passeports sont prêts pour le départ.
Marsial, impatient, l’interrompit en lui disant qu’il avait une dernière tâche à accomplir avant de prendre la poudre d’escampette.
- Ne fais pas de bêtises Marsial et sentant le danger pointer, il rajouta calmement, je dois te dire quelque chose d’important.
- Tu me le diras après ton enterrement, répondit Marisal dont la voix trahissait une excitation incontrôlée.
Marsial avait déjà raccroché lorsque Simon Bolif prononçait ces mots qui rebondirent sur la tonalité froide et entrecoupée à l’autre bout du fil : « Bruno Marmin est ton père… »

Marsial égrainait mentalement sa vengeance, il salivait comme un rottweiler enragé dans un dispensaire de don du sang.
Il repassait le film scabreux de cette nuit tempétueuse dans le manoir de Simon Bolif. C’était une de ces célébrations opulentes et débordantes, quelques années plus tôt.
C’était ce soir là qu’il fut introduit à monsieur le maire, Bruno Marmin. Le jeune et impressionnable Marsial était fasciné par la personnalité extravagante et imposante de Simon Bolif au point de lui être devenu entièrement dévoué et dévolu.
Simon Bolif dont l’égo jouissait de son effet de mentor, fomentait  un plan démoniaque qui plaçait son jeune disciple dans une position hasardeuse et calamiteuse afin d’espérer gagner une transaction immobilière décisive et qui servait ses intérêts personnels et politiques dans la capitale et lui procurerait des avantages certains dans une affaire qui lui tenait particulièrement à cœur.
Pour compromettre Bruno Marmin, il était prêt à irréparablement compromettre Marsial.

Marsial esquissa un sourire en se souvenant de la remarque que lui avait faite Bruno Marmin, cette nuit délicieusement infâme, en remettant sa chemise : « Si tu veux ma mort petit, continue à emprunter cette voie-là ! ».
Mais un relent d’amertume vint immédiatement assombrir sa rêverie. Les souvenirs de semaines, de mois de tourment, des innombrables lettres sans réponse, toute l’encre, toutes les larmes, toutes les portes fermées, tous les « non », toute l’humiliation et l’incompréhension bousculaient son amour-propre et lui serraient le cœur tellement fort qu’une larme de sang en coula et alla lui brûler le fin fond de son intérieur.
En effet, au bout de quelques rencontres passionnelles et d’infinies promesses, Bruno Marmin cessa brutalement, du jour au lendemain, tout contact avec le jeune homme et se mura dans un silence effroyable et sans appel.
Simon Bolif avait ainsi atteint son but véreux. Il tenait maintenant Bruno Marmin par une corde sensible en lui annonçant que ce jeune éphèbe qu’il avait poussé dans ses bras n’était autre que son propre fils et le menaçait de tout dire à ce dernier si le maire ne se mettait pas dorénavant à son service. Il lui raconta comment il avait eu vent de ce petit bijou d’information quelques années en arrière pendant une tournée où il avait rencontré une jeune femme quelque peu maltraitée par la vie, la mère du bâtard, qui l’accompagna pendant le reste du voyage et à qui il avait offert un peu de célébrité par procuration et beaucoup de champagne en retour de ses charmes exquis.
Cette jeune femme était la fiancée déçue du jeune Bruno qui caressait plus à l’époque ses ambitions politiques que ses cheveux boucles d’or. Elle quitta la ville en catimini et découvrit quelques semaines plus tard qu’elle était enceinte mais décida par fierté et par dépit de ne plus jamais remettre les pieds à Mars.
Echec et mat ! Simon Bolif avait maintenant un pion très obéissant au conseil municipal qui travaillait silencieusement pour lui et servait ses intérêts comme un vizir fidèle et castré.

La veille de la lecture de l’ignoble lettre, Sophie était encore intacte, elle était encore humaine, elle ne faisait pas encore partie de l’outre-monde.
Elle avait parlé de la lettre testament qu’elle avait trouvée le jour du suicide du maire à son amant Marsial. Celui-ci l’avait rapporté à Simon Bolif qui l’enjoignit de tout mettre en œuvre pour la récupérer. Marsial devint vite menaçant et violent. Sophie prit peur pour la première fois de sa vie et décida par intuition de s’armer. Elle prit alors un des pistolets de Bruno Marmin à la mairie dont seul le maire et elle-même connaissaient l’existence.
La violente dispute qui éclata entre Marsial et elle sur la place du centre finit par une balle perdue qui effleura la tête d’Avril Carton. Le miracle lui épargna la vie mais pas l’ouïe.
La jeune femme reçut sur le champ de la part de Marsial une grosse liasse de billets pour son silence tout en lui promettant qu’on s’occuperait plus tard de sa surdité. Avril ne paniqua même pas. Elle s’enthousiasma de ce nouvel état des choses et pensa que passer quelques jours dans une bulle sonore opaque lui procurerait une nouvelle expérience qui était toujours la bienvenue. Elle se dit que de toute façon les gens ne lui parlaient pas beaucoup et que ça lui éviterait d’entendre toutes ces futilités autour d’elle.
Elle accepta l’argent en jubilant sur la quantité d’asticots qu’elle pourrait acheter avec cette somme.
Sophie quant à elle consentit à apporter la lettre à Marsial en échange de son silence sur cet incident qui pourrait lui nuire.

La réaction de Marsial poussa Sophie à se décider le lendemain à lire la lettre dont elle voulait initialement respecter la confidentialité et rendre au survivant dès qu’il serait rétabli.

Trois jours plus tard, l’enterrement de Simon Bolif rassemblait une grande foule de Marsois venus rendre un dernier hommage à leur star.
Simon Bolif avait trop de comptes à rendre à trop de personnes influentes pour pouvoir rester en vie tout en conservant ses privilèges.
La mort le ferait renaître blanc comme un fantôme qui pourrait ainsi jouir de toute sa fortune et ses acquis et qu’il avait d’une main de maître soigneusement transférés en bonne et due forme à la personne qu’il incarnerait sous sa nouvelle fausse identité. Tout était fin prêt pour qu’il disparaisse de la circulation pendant un bon moment au Brésil où il subirait quelques chirurgies esthétiques pour enfin rentrer à Mars propre comme un sou neuf, ses sous en sécurité et une nouvelle vie argentée à entamer.
Dans son testament, Simon Bolif compromettrait définitivement Bruno Marmin et l’affaiblirait considérablement tant politiquement que socialement ce qui lui offrirait sous sa nouvelle identité un avantage certain pour son expansion immobilière en pouvant enfin racheter le domaine agricole du maire qui était attenant à sa propriété.

Sophie s’extirpa de sa vase par instinct de survie et par nécessité. Elle devait apaiser la fureur de Marsial car elle comprenait, maintenant qu’elle avait lu la lettre, qu’un drame se préparait. Mais elle devait surtout voir Bruno qui avait ce jour-là une autorisation de sortie de l’hôpital pour l’évènement funèbre.
Sophie n’en finissait pas de se désintégrer depuis trois jours. Elle voyait défiler dans sa tête un film d’épouvante norvégien joué par des acteurs égyptiens tous possédés par le démon et où elle ne tenait même pas le rôle principal.

Marsial l’attendait à l’entrée du cimetière, froid et sévère. Dès qu’elle fut à sa portée, il l’attira vers lui en lui tordant brutalement le poignet et en lui demandant si elle avait apporté la lettre. Elle fit un signe de la tête sans même le regarder et lui dit avec beaucoup de douceur qu’elle la lui donnerait à la fin de la cérémonie. Elle espérait ainsi gagner un peu plus de temps, elle espérait pouvoir parler préalablement à Bruno. Elle espérait un miracle. Elle espérait un cataclysme.

Avril Carton était arrivée avant tout le monde. Elle s’était dirigée vers la fosse creusée pour le cercueil de Simon Bolif, sortit d’un sac en plastique un bocal de huit litres d’asticots et en déversa le contenu dans le trou en leur souhaitant un bon festin.
Elle s’était ensuite posée sur le gazon à quelques mètres de là et s’était assoupie au bout de quelques minutes. Un des agents des pompes funèbres dû la réveiller en la sermonnant lorsque le convoi arriva sur place. Elle lui fit un sourire malicieux en tapotant son oreille de son doigt pour lui signifier qu’elle ne pouvait pas l’entendre et partit se mêler à la foule en sifflotant.

Lorsque Sophie aperçut Bruno Marmin elle sursauta involontairement. Elle s’apprêtait à aller le rejoindre mais Marsial l’arrêta dans son élan en hochant la tête et en lui ordonnant de rester à côté de lui.

Il se mit à pleuvoir au moment où la cérémonie débuta. Les parapluies se déployèrent pour flotter au dessus des têtes des Marsois en pleurs.
Sophie sanglotait, son kohol coulait le long de ses joues roses dessinant les traits d’un mauvais présage.
Marsial, les yeux rouges de rage et de frustration, chuchota quelque chose à son oreille.
D’un air effrayé, elle se retourna et aperçut à l’endroit indiqué du menton de Marsial, Simon Bolif.
Elle ne comprenait rien de tout ce hiatus. Elle ressentait simplement une peur primaire qui la faisait trembler de tous ses membres.

Simon Bolif ému, après avoir observé de loin la scène de son propre enterrement, tourna les talons et s’engagea dans l’allée principale du cimetière où il fut heurté de plein fouet par le corbillard qui avait amené son cercueil quelques minutes plus tôt.
 Marsial se retourna au bruit de la collision et vit avec effroi Simon Bolif gisant par terre dans une marre de sang.
Il hurla à la mort, comme un loup abandonné, le nom de son maître.
- Simon ! Non ! Non ! Non ! Simon ! Simon !
Toute l’assistance était stupéfaite et effrayée par cette voix et ces cris de fanatique.
Marsial, pris d’une rage prodigieuse, comme foudroyé par Satan en personne,  tira un fusil d’assaut de son sac à dos qui était posé à ses pieds et se mit à beugler sauvagement comme une bête apeurée.
On aurait dit une mitraillette sortie droit de l’enfer, droit de Sarajevo ou de Beyrouth, fière et intacte, entraînée et prête à reprendre du service, à exhiber ses prouesses meurtrières, à distribuer impartialement ses balles kamikazes.
- Bruno ! cria-t-il fielleux en apostrophant le maire, je vais te donner quelque chose que tu ne pourras pas refuser cette fois !
Un mouvement de panique pris la foule et chacun tenta de s’éloigner de la faucheuse automatique et du fou furieux qui la brandissait.
Mais Marsial voulut qu’on l’écoutât, qu’on le considérât. Il se mit méthodiquement à distribuer ses pastilles de la mort à tous les fuyards qui lui tournaient le dos en prenant leurs jambes à leurs cous.

Ainsi, Marjolaine tomba en premier. « Simon Bolif », l’inscription psychédélique sur son t-shirt, était maintenant maculée du sang de sa groupie qui à une époque vivait pour lui et pour sa musique et qui aujourd’hui mourrait à cause de lui.
Raphaël suça sa pastille mortuaire avec délectation et se laissa tomber de tout son corps et de toute sa lourde vie. Arthur le suivit. Monsieur Scolbert reçut sa balle dans le dos, elle lui fit exploser sa bosse en une pluie de larmes qu’il avait emmagasinées tout au long d’une vie de souffrance et de frustration. Il chercha une dernière fois du regard Marie-Louise et la trouva allongée à quelques mètres avec ses quatre enfants clairsemés tout autour d’elle. Avec son dernier souffle, il lui écrivit une ultime lettre mentale qu’il savait qu’elle ne lira jamais.
Amandine, qui était restée paralysée sur place, reçut sa balle et tomba silencieusement comme une fleur qu’on aurait arrachée du sol.
Avril Carton et Antoine de Crauquemauve tombèrent ensemble l’un dans les bras de l’autre. Antoine murmura à Avril quelque chose à l’oreille qu’elle n’entendit pas. Elle lui sourit. Ce fut la seule chose de ce monde qu’il emporta avec lui.

- Bruno ! répéta Marsial excité par sa tuerie sauvage, c’est ton tour !
- Non Marsial, arrête par pitié…, cria Sophie qui courrait rejoindre Bruno Marmin qui ne bougeait pas et semblait déjà être dans la tombe.
- Sophie, attention ! cria Bruno.
- Papa ! je sais tout… répondit Sophie qui ne put terminer sa phrase et tomba la tête première en recevant trois balles dans le dos sans voir l’expression hideuse sur le visage de son frère.
Bruno tomba à genoux en murmurant « tu viens de tuer ta sœur » et reçut lui aussi son mandat salvateur avec accusé de réception qui l’envoya quémander une place en enfer.
Vincent Mum fut le dernier à tomber, une balle se faufila entre toutes les médailles qui lui couvraient le torse. Ce fut la seule guerre qu’il perdît.

Marsial, machinalement, retourna l’arme contre lui et se vida la tête en même temps que le chargeur de sa mitraillette.
C’était une scène effroyable à voir, une hécatombe, le cimetière était maintenant rempli de cadavres. Les anciens d’en bas se réjouissaient d’accueillir la cinquantaine de nouveaux d’en haut.

Seule l’horreur a survécu ce jour là. Et cette histoire abominable s’était imprimée telle une tache noire et indélébile sur la mémoire collective de Mars et devait y rester pendant très longtemps.
"chronique d'une catastrophe annoncée IV et fin" - mai 10 wf
 

A la mairie de Mars, des pourparlers étaient en cours pour décider si on maintenait le grand feu d’artifice pyromélodique qui devait avoir lieu le soir même de cette journée de malheur où le maire de la ville venait de tenter un suicide manqué et où on avait annoncé le décès de Simon Bolif, une ancienne célébrité de la chanson qui, quelque déchu qu’il fut, ne demeurait pas moins l’enfant chéri du pays et l’étendard d’une époque glorieuse grâce à laquelle la ville de Mars avait pu acquérir une notoriété aussi fulgurante qu’éphémère et avait pu se hisser hors de l’anonymat le plus tyrannique que sa petite taille et son manque de ressources particulières et d’ histoire notable l’y avaient placée pendant plus d’un siècle.

En effet, ce rendez-vous incontournable était l’apothéose d’une semaine entière de festivités et de réjouissances  publiques qui avaient lieu chaque année vers la première semaine du mois de mars et offraient aux habitants l’illusion d’être à la capitale et d’y avoir quelques grandes raisons de festoyer avec faste et grandiloquence.
Mais cette année le roi des bacchanales, l’excentrique Simon, le beau lifté, comme avaient pour habitude de l’appeler les Marsois depuis son retour dans sa ville natale, n’était plus de la fête.
Et leur maire, Bruno Marmin, quant à lui, avait décidé quelques heures plus tôt de n’en faire qu’à sa tête et d’y allumer un feu « pyromaniaque » des plus meurtriers.

Avril Carton fut brutalement arrachée à sa rêverie par la sonnerie du téléphone d’où suintait, une fois décroché, une voix  ivre et nauséeuse  et  qu’elle n’eut aucun mal à reconnaître, non pas d’instinct mais à force de l’avoir entendue ces derniers jours et qu’elle ne souffrait plus d’entendre, celle du coursier transi mais surtout éconduit qui avait pu quelques semaines plus tôt décrocher un rendez-vous avec la jeune femme au bord de l’anorexie amoureuse et qui se termina par une débandade lamentable pour le jeune homme qui néanmoins n’arrêtait pas de l’assaillir avec des invitations à répétition pour aller manger une pizza en bas de chez lui mais qui maintenant voulait lui proposer de l’accompagner pour aller voir les feux et qui se solda à nouveau par une rebuffade monosyllabique de la part de la demoiselle moustachue qui eut à peine le temps de le traiter de tous les noms d’asticots avant que l’orage ne mit fin abruptement à cette conversation dont le démon lui-même n’aurait pas mieux pu s’extirper.

Ravie de cette victoire de la nature contre la balourdise masculine, Avril enfila son ciré et son suroît jaunes et sauta dans ses bottes vertes en caoutchouc pour aller communier avec la pluie.
Elle marcha, elle clopina, elle courut, elle trotta, elle sautilla, à cloche-pied, à pieds joints dans chaque flaque d’eau qu’elle rencontrât,  à reculons, en se dandinant,  en imitant le canard, le pingouin, la poule, l’ours, le cheval et le robot, tantôt en poussant des cris d’oiseaux, tantôt en gonflant ses joues comme un poisson rouge.
Elle arriva ainsi au centre de la ville où les mégaphones hurlaient l’annonce de l’adjointe au maire, de l’annulation du grand feu pyromélodique pour cause d’orage et de pluie, circonstance météorologique très rare en cette période de l’année à Mars.
Les gens commençaient à se disperser et la foule se vidait rapidement dans les rues et les boulevards avoisinants la place centrale où se trouvait Avril.
Et c’est à cet endroit précis qu’elle vit le drame se jouer devant ses yeux et qu’elle ne put arrêter à temps.
Un homme et une femme, à une dizaine de mètres d’elle, étaient  à couteaux tirés, leurs voix qui s’élevaient étaient aussi tranchantes qu’une machette de boucherie.
Avril n’entendait pas tout ce qu’ils se disaient mais devinait la virulence de la conversation.
Elle crut, à un moment, entendre « ta mère va payer », jeté comme une gifle éclatante à la figure de la jeune femme en pleurs. Elle présuma  alors que c’était encore une de ces disputes conjugales somme toute banale où la belle mère finit toujours par jouer le rôle du souffre-douleur. Elle se félicita intérieurement de ne pas être elle-même tombée dans cette mascarade humaine qu’on appelle « le couple ».

Elle s’apprêtait à partir lorsqu’elle vit la jeune femme en face d’elle tirer un revolver de son sac et le pointer furieusement sur l’homme qui avait fait quelques pas en arrière.
Avril vit l’ours, le pingouin, la poule, le cheval et le canard détaler comme des lapins mais elle, machinalement se vit bondir comme un jaguar et une seconde plus tard elle fut debout entre un pistolet menaçant et un homme suppliant.
C’est exactement à ce moment-là que le coup est parti. Et c’est exactement à ce moment-là que la destinée de ces trois personnes devait se lier à jamais. Le « jamais » inéluctable dont le dénouement se jouerait précisément trois jours plus tard et qui aurait des conséquences fatales sur toute la communauté de Mars.
"chronique d'une catastrophe annoncée III" - avril 10 wf
 

Scène 1 / La ville, le cimetière
Vue aérienne de la petite ville de Mars douchée par une pluie diluvienne.
Premier zoom sur un bois et travelling avant sur le cimetière se situant à son extrémité.
Zoom sur le cimetière et travelling avant sur un groupe compact d’une cinquantaine de personnes.
Arrêt de la caméra derrière une tombe ouverte remplie d’eau à rebord. Un prêtre se tient les mains jointes à un mètre derrière la fosse. Face à lui, un groupe de personnes recouvertes d’une multitude de parapluies noirs, regardant toutes dans la direction de la piscine mortuaire.
C’est l’enterrement d’une ancienne vedette de la chanson, illustre personnage de la petite ville reconnaissante à l’enfant du pays, Simon Bolif.

Scène 2 / Générique – l’assistance
Travelling latéral passablement rapide sur l’assistance, à commencer par le premier rang – plan cadré sur bustes: visages sobres d’hommes et de femmes qui défilent. Des notables de la ville, des personnalités venues de la capitale, des vedettes du monde du cinéma et de la chanson. Arrêt de la caméra quelques secondes devant le Maire de la ville, reconnaissable à son écharpe aux couleurs de Mars. Bruno Marmin a une mine déconfite et un regard anxieux.
A chaque arrêt de la caméra, le personnage lève la tête et d’un regard entendu, fixe quelques instants l’objectif.
Deuxième arrêt, à la gauche du Maire, un vétéran de la seconde guerre, Vincent Mum, l’air hagard et le buste gonflé de croix et de médailles en tous genres.
Deuxième rang, même procédé : premier arrêt sur une jeune et radieuse femme brune, Sophie, l’assistante du Maire. Second arrêt, à sa gauche, un homme dans la quarantaine, l’air pincé d’un intellectuel hâbleur, Marsial.
Troisième rang : Premier arrêt sur un petit homme, la cinquantaine, bossu, imperméable vert fluo criard, Monsieur Scolbert, tenant et serrant fort un enfant d’une dizaine d’années à chaque main. A leur gauche, une femme rousse, Marie-Louise, délavée par la vie, tenant elle aussi à chaque main un enfant, l’un de quatre ans et l’autre de six.
Quatrième rang : Premier arrêt sur une femme dans la quarantaine, d’une beauté rare et discrète, le regard tenace qui écartait les rides avec force et détermination, Marjolaine regarde la caméra avec défi. Second arrêt à sa gauche devant un homme, Arthur, se trouvant de trop dans son propre corps, gringalet et collectionneur de tics. Troisième arrêt, à leur gauche, un homme, environ trente-cinq ans, la tête dégarnie, l’air ahuri, Raphaël. Quatrième arrêt, au bout de la rangée, une jeune femme, début trentaine, la mélancolie incarnée, un condensé de tristesse. Amandine est la seule à ne pas lever la tête à l’arrêt de la caméra.
Cinquième rang : premier arrêt, au milieu de la rangée, une jeune femme délicate, d’une beauté malicieuse, ses bas en coton rayés rouge et blanc détonnaient avec la monotonie de l’ensemble. Devant l’objectif, la jeune femme lève la tête et esquisse un petit sourire espiègle.
Sixième rang : juste derrière Avril Carton, arrêt de la caméra devant un homme à l’allure commune mais néanmoins distinguée, un nez proéminent et accrocheur, Antoine de Croquemauve.

Scène 3 / Premier rang – Bruno Marmin et Vincent Mum
Le Maire, nerveux, les larmes aux yeux : - Vincent, je suis perdu, il faut que tu me sortes de ce pétrin. Il semblait écrasé par un secret plus lourd que la pierre tombale qui recouvrait Simon Bolif.
Vincent, les yeux noyés, la gorge et le poing serrés: - Tu oublieras, toi aussi Bruno. Un jour tu oublieras.
Flash-back (quelques années plus tôt) : on voit Simon Bolif, une star déchue et dissolue, le regard poudreux et l’attitude luxueuse, se tenant tout nu dans un décor de palace de marbre et de velours, face au Maire.
Simon Bolif : - Bruno, je te préviens, j’ai demandé dans mon testament que si ma mort était suspecte ou criminelle, tout devra être dévoilé.
Bruno part d’un rire névrosé qui raisonne dans toutes les pièces du manoir et semble déranger les convives dont les corps sont juchés ici et là en arrière plan.
 
Scène 4 / Deuxième rang – Sophie et Marsial
Sophie sanglote, son kohol coule le long de ses joues roses, dessinant les traits d’un mauvais présage. D’une main elle tient le parapluie et de l’autre la mallette du Maire.
Elle semble avoir peur de quelque chose.
Marsial, les yeux rouges de rage et de frustration, chuchote quelque chose à son oreille.
D’un air effrayé, elle se retourne et aperçoit à l’endroit indiqué du menton de Marsial, un homme, lunettes noires, moustache noire et imperméable blanc au col relevé, cachant en partie son visage.
Les yeux écarquillés, comme si elle avait aperçu un fantôme, elle regarde droit devant elle en tremblotant, tenant d’une main crispée le bras de Marsial.
Flash-back (quelques jours plus tôt) : on voit Sophie et Marsial, dans ce qui semble être l’appartement de Sophie, au lit en train de faire l’amour.
Au moment de l’orgasme, Marsial chuchote à l’oreille de Sophie : « ton Maire va payer ! »

Scène 5 / Troisième rang – Scolbert et Marie-Louise
Scolbert semblait vouloir vider toutes les larmes emmagasinées dans sa bosse. Il pleurait ostentatoirement en reniflant son bonheur bruyamment.
Marie-Louise, elle, pleurait ses années perdues. Elle pleurait de chagrin et de nostalgie.
Les enfants, quant à eux, pleuraient de peur et d’incompréhension.
Flash-back (quelques heures plus tôt) : on voit Scolbert, Marie-Louise et ses quatre enfants dans un café en face du cimetière.
Scolbert boit une « trompette », un cocktail de la région, mélange de Whisky, de Vodka et de Pastis.
Marie-Louise, boit une « boite aux lettres enflammée », du café au Bailey, tout en exorcisant son mariage raté avec un banquier mesquin et avare qu’elle ne pouvait plus encadrer. Elle gémissait ses retrouvailles avec son béguin de jeunesse, tout en le regardant droit dans les yeux chavirer d’amour pour elle.
Les enfants, assis chacun devant une boule de glace, braillaient par caprice et par mièvrerie.
Marie-Louise : Tu te rends compte qu’on se retrouve à l’enterrement du chanteur de notre premier slow?

Scène 6 / Quatrième rang – Marjolaine, Arthur et Raphaël
Arthur est tétanisé. Il est raide comme sa chemise amidonnée. Il ne voit pas la femme à côté de lui mais il sent sa présence. Il l’entend en train de sangloter et ça le bouleverse. Il en a lui-même les larmes aux yeux.
Elle, porte sous sa veste noire un t-shirt délavé des années quatre-vingt avec une inscription psychédélique de « Simon Bolif ».
D’un geste incontrôlé et presque comme pris d’un spasme, il prend la main de Marjolaine. Se rendant compte de cette folie, il essaie promptement de la retirer. Mais Marjolaine la retient. On voit tomber d’entre leurs mains entrelacées une languette de boîte de conserve.
Raphaël, lui, semble pleurer de désespoir et d’anéantissement.
Flash-back (quelques minutes plus tôt) : on voit Raphaël passer devant le cimetière. Il s’arrête devant une pancarte où on lit « Pompes funèbres de la ville de Mars. Obsèques de Simon Bolif, mercredi 25 Novembre à 12h15 ».
Il entre et se mêle à la foule.

Scène 7 / Quatrième rang – Amandine
Amandine semble inconsolable. Elle est mouillée de la tête aux pieds. Elle est la seule à ne pas avoir de parapluie.
Elle pleure silencieusement. Elle pleure ses propres larmes et la pluie qui lui rentre par tous les pores de son corps. On pourrait croire qu’elle ne s’arrêtera plus jamais de pleurer.
Flash-back (quelques vingt années plus tôt) : On voit une petite fille de dix ans avec des tresses et une brioche à la main. Elle regarde avec admiration vers le haut, un jeune homme, beau aux cheveux longs qui lui fait un grand sourire de rockeur.

Scène 8 / Cinquième et Sixième rang – Avril Carton et Antoine de Croquemauve
On ne distinguait pas si Avril pleurait ou riait. En tout cas elle gigotait. Elle tenait, d’une main, son parapluie en forme de tête de chauve-souris et de l’autre un sac contenant un objet de forme cylindrique.
Elle observe les personnes autour d’elle. Elle se retourne et remarque Antoine. Elle fixe longuement son nez. Comme mue par une inspiration céleste, elle pose son sac par terre, fait quelques pas vers lui et se blottit contre lui en laissant tomber son parapluie. Antoine est surpris et ravi de cette rencontre intempestive mais néanmoins magique. Une larme roule sur sa joue, contourne son nez et tombe sur le visage illuminé d’Avril.
Flash-back : Antoine a 10 ans, il marche dans une rue résidentielle en se dandinant avec un cartable deux fois trop grand sur le dos.
On voit une explosion se produire, deux maisons derrière lui. Machinalement, le petit Antoine court vers la maison en feu, entre et en ressort quelques instants plus tard avec un couffin et un bébé qui y dort paisiblement. Il le pose devant le portail et continue son chemin comme si de rien n’était.

Scène 9 / Simon Bolif
Flash-back sur scène 4: Sophie sanglote, son kohol coule le long de ses joues roses, dessinant les traits d’un mauvais présage. D’une main elle tient le parapluie et de l’autre la mallette du Maire.
Elle semble avoir peur de quelque chose.
Marsial, les yeux rouges de rage et de frustration, chuchote à l’oreille de Sophie : - C’est Simon Bolif !
D’un air effrayé, elle se retourne et aperçoit à l’endroit indiqué du menton de Marsial, Simon Bolif, lunettes noires, fausse moustache noire et imperméable blanc au col relevé, cachant en partie son visage.
Les yeux écarquillés, comme si elle avait aperçu un fantôme, elle regarde droit devant elle en tremblotant, tenant d’une main crispée le bras de Marsial.
Elle entend un grand choc.

Simon Bolif ému, après avoir observé de loin la scène de son propre enterrement, tourne les talons et s’engage dans l’allée principale du cimetière.
On entend un grand choc.
Travelling avant lent vers l’endroit de la collision : Simon Bolif, gisant par terre sous le corbillard qui l’avait heurté de plein fouet. Une flaque de sang se répand autour de lui.
"treize vies et un enterrement" - mars 10 wf
 

Sophie entendit trois coups de feu à une seconde d’intervalle, son cœur, lui, manqua de battre trois fois. Elle laissa tomber le combiné du téléphone et accourut dans le bureau du maire.
Elle trouva Bruno Marmin, la tête sur le secrétaire, plongée dans une flaque de sang, un pistolet à la main.

-Bruno ! Bruno ! Bruno ! s’écria-t-elle affolée.

Mais Bruno ne répondait pas. Bruno s’engouffrait dans une mer glaciale et sombre, une mer visqueuse et périlleuse. Il nageait sans se ménager pour le voyage du retour, s’y engluait sans se débattre et repoussait toutes les bouées que Sophie lui lançait par-dessus bord.
Un moment plus tard, sa tête n’était plus qu’un minuscule point rouge sur cet enduit pâteux.
La voix de Sophie paraissait de plus en plus lointaine, de moins en moins intelligible. Sophie n’était plus qu’un souvenir éteint tel un phare abandonné.
Il n’était plus maire, il n’était plus qu’un revolver fumant, accroché à une main crispée, elle-même attachée à un bras ballant vissé à une masse inerte au bout de laquelle pendait une tête trouée se vidant dans une mer pourpre.
Sophie n’était plus son assistante, son deuxième sucre dans son café matinal, sa source de jouvence, son soleil de Mars. Elle n’était plus qu’un cri sourd, un marécage de pleurs, une étoile éteinte.

La pièce était maintenant envahie par une foule de collègues et d’hommes en uniformes de toutes sortes. Un homme vint chercher Sophie qui s’était agenouillée à côté du bureau. En voulant se lever elle vit, à proximité de son pied, une enveloppe tachée de sang sur laquelle elle pouvait lire « A ma ville de Mars ». C’était bien l’écriture de Bruno ! Sophie ramassa l’enveloppe discrètement et la glissa dans le pli de sa jupe en se relevant. Elle suivit l’homme qui l’enveloppa dans une couverture fine et la guida vers la sortie.

« M. Marmin, maire de Mars, s’est logé trois balles de revolver dans la tête sans se tuer ».
Voilà ce que les habitants de la petite ville de Mars pouvaient lire le matin du 10 Mars, en gros titre du quotidien « Le Matin de Mars ».

Sophie venait de rentrer de l’hôpital où elle avait appris que les jours de Bruno n’étaient plus en danger. On ne la laissa pas voir le maire car il était encore trop faible pour recevoir des visites.
Elle décacheta l’enveloppe, hésita un long moment puis finalement se plongea dans une lecture fébrile et anxieuse.
Soudain son visage se vida de son sang, la lettre tomba par terre suivie immédiatement par son corps inanimé.
"chronique d'une catastrophe annoncée II" - mars 10 wf
 
Le 11 Novembre 2009, le Maire d’une petite ville du nom de Mars, Bruno Marmin, allait vivre une journée exceptionnelle dont les événements le mèneraient à sa perte.
Cependant, à 9h00 du matin, il ne pouvait encore s’en douter. C’était l’heure de son café.
Sophie, son assistante, le lui amena comme tous les matins avec le courrier et les dossiers de la Marmin Company, son exploitation agricole, et ceux de la ville.
« Bruno, voici votre petit café. Je vous ai mis deux sucres ».
En réalité, elle n’en mettait qu’un seul. Le deuxième était son sourire que Monsieur le Maire aimait à appeler allègrement son deuxième sucre.
Les nouvelles enfermées dans le courrier de ce matin n’étaient assurément pas à la gloire de ce sourire frais et réjouissant.
D’ailleurs, le sourire de Sophie ce jour là n’était en rien comparable à celui des beaux jours, des autres jours, de tous les autres jours.
Bruno le devina presque même sans l’avoir regardée.
- Sophie, comment allez-vous ce matin ?
Sophie demeura un instant interdite. Elle-même ne savait pas vraiment la raison de son humeur ombrageuse.
Elle n’avait pas eu le temps de réfléchir à la question. Elle ne savait pas encore si elle devait le dire à Monsieur le Maire ou même à Bruno. Elle n’avait pas pu jauger l’importance de la révélation qui lui avait été faite la veille. D’autant plus que les circonstances de cette confidence étaient pour le moins voluptueuses et quelque peu gênantes. Sa tête et ses idées étaient encore dans un capharnaüm embrumé.
- Bruno, j’ai… rencontré un homme hier, il s’appelle Marsial, commença-t-elle avec un embarras qui ne manqua pas de piquer la jalousie contenue du Maire qui ne souffrait pas de partager les sourires de Sophie avec les autres hommes.
Pour que Sophie lui fasse des confidences de cette nature, Bruno jugea l’affaire sérieuse. Il avait un pressentiment qui ne le rassura guère.
- Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas. Nous irons prendre un café tout à l’heure et ça sera à vous de juger si votre Maire devra être mis au courant de ces choses là, dit-il d’un ton détaché et solennel qui détonnait fort avec sa nature affable et joviale. Pour l’heure, il faut qu’on s’occupe de la cérémonie de Vincent Mum, il est bientôt 10h00.

Vincent Mum à 84 ans était la fierté héroïque de la ville de Mars. Doyen des anciens patriotes de la seconde guerre mondiale, Commandeur de la Légion d’honneur, il avait autant de médailles et de croix que de souvenirs et de strates de la mémoire.
Aujourd’hui, il allait être décoré de la médaille du mérite agricole pour avoir bataillé pendant plus de vingt ans pour la sauvegarde des domaines agraires de la ville. Acharnement aussi profond que l’abîme du temps dans lequel il s’était engouffré.
La salle polyvalente était parée pour la circonstance et les invités, parés de leur sourire d’apparat, attendaient le maire dans le hall d’entrée.
Vincent Mum, feignant de fouiller dans ses poches, on ne sait quel trou de mémoire, se tenait un peu à l’écart de la foule, l’air absent. Encore une distinction, pensa-t-il, une auréole qui tirait son âme vers un apogée d’éternité et qui alourdissait son corps et l’aspirait un peu plus vers un hypogée pour vers de terre.
Un grand fracas tira Vincent de son atonie. Des cris d’effroi et de dégoût de la foule atterrée, montaient au plafond aussi distinctement qu’il en tombait une pluie insolite et pâteuse. Vincent n’en croyait pas ses yeux de déterré, il se trouvait sous une averse de milliers d’asticots semblant venir non pas de ses pires cauchemars mais bel et bien du ciel.
Le maire aida la jeune femme à se relever après s’être péniblement redressé, encore tout étourdi par le choc frontal qui le fit aplatir dans une position pour le moins gênante.
- Vous pêchez mademoiselle Carton ? lui dit-t-il d’un ton désapprobateur.
Avril, une jeune femme chétive et moustachue, rouge comme une pastèque portugaise, s’évapora en mille excuses et ramassa ses mots en même temps qu’elle essayait de ramasser ses asticots. Ce n’était ni en vers ni en prose qu’elle tenta de se justifier, mais dans un fouillis aussi maladroit que pathétique, pour expliquer qu’elle amenait son bocal de huit litres d’asticots qu’elle réservait pour une expérience future, à une de ses amies, Amandine, qui travaille à la mairie et à qui elle en laissait la garde car elle-même partait pour quelques jours de vacances. Elle était pressée. Elle a trébuché. Elle est désolée.
La cérémonie larvée fut annulée pour cause d’invasion intempestive de diptères non éclos et renvoyée à une date ultérieure, une fois qu’on aura réussi à trouver le dernier asticot et chassé cette odeur d’outre-tombe.
Vincent Mum glissa ses mains dans ses poches et cet effet cotonneux le renvoya sur un nuage lointain de son enfance, c’était le plus beau jour de sa vie.

Bruno, quant à lui, reprit ses esprits, sa dignité et ses fonctions de Maire dans son bureau du deuxième, loin de la confusion et de l’agitation.
Il décacheta une enveloppe qui attira particulièrement son attention et lit ces quelques mots sentant encore plus mauvais que l’ignominie du bocal de huit litres qui partit en éclat une heure plus tôt:
« Simon Bolif va causer notre perte. Seul vous, pouvez encore nous sauver. Je ne voudrais pas avertir la presse. Je ne voudrais pas transformer notre ville en cirque géant. Mais votre inaction m’y obligerait Bruno. Un ami qui vous veut du bien ».
Pourquoi cette familiarité ? Et ce « notre perte » aussi mystérieux que périlleux ? S’agit-il de l’intérêt commun des citoyens de Mars, ou un « notre » d’un groupuscule obscur ?
Simon Bolif, un ancien chanteur à la dérive de sa gloire passée, aussi fortuné que dissolu, Bruno le connaissait bien. Il fréquentait même, à une époque, ses sauteries fastueuses et débauchées que l’ex vedette organise dans son manoir une fois par mois, des fêtes à l’allure de carnaval somptueux où les convives évoluent masqués et par ailleurs nus comme des vers dans des décors flamboyants de marbre et de velours. Les plus hauts fonctionnaires venus de la capitale y assistent assidûment et s’échangent, le temps d’une soirée mémorable, bien plus que des paroles courtoises.
Bruno s’y rendait dans le but d’amadouer Simon Bolif, de le mettre dans sa poche, comme il disait, afin que ce dernier consente, après des années acharnées de persuasion infructueuses, à lui vendre son domaine qui était attenant à son exploitation agricole.
Simon Bolif, pour éloigner les suspicions et par la même les badauds par trop indiscrets, faisait croire par un tour de passe-passe ingénieux, qu’il avait eu des rencontres extra-terrestres et que ces réunions étaient des séances du troisième type. Les rumeurs circulaient bon train à Mars, des messes sataniques disait-on, mais Bruno savait très bien qu’on n’égorgeait pas de poulets chez Simon Bolif et qu’il en allait de l’intérêt de tout le monde de sauvegarder cette poule aux oeufs d’or.
Lorsque Simon Bolif apprit l’existence d’un projet fédéral de train à suspension magnétique dont le tracé nord-sud ne pouvait passer que par son domaine ou celui de Monsieur le Maire, il comprit la machination de ce dernier et le plaça illico sur la liste des personae non gratae.
Ils sont devenus dès lors des ennemis jurés, disposés à tout pour sauver ce qui leur tenait respectivement le plus à coeur.

Tout se bousculait maintenant dans la tête de Bruno. La lettre anonyme. L’averse de larves. Les confidences embarrassées de Sophie sur ce Marsial qui lui aurait chuchoté à l’oreille au moment le plus intime, « ton Maire va payer ». Simon Bolif. La cérémonie avortée de Vincent Mum. Et encore ces asticots.
Mais Bruno Marmin n’était pas homme à s’en laisser conter. Il décida de ravaler sa fierté et de confronter Simon Bolif pour éclaircir tout cet imbroglio.
Il composa les huit chiffres lentement comme pour gagner un peu plus de temps.
- Passez-moi Bolif.
La voix métallique et placide qui lui répondit lui glaça le sang.
- Simon Bolif est mort.
"chronique d'une catastrophe annoncée " - novembre 09 wf
 
Avril Carton est née le 26 Octobre 1978. Ses parents se sont installés à Mars, une petite ville sans prétention mais néanmoins pleine de charme, pour fuir une longue et épuisante épreuve de troubles de voisinage avec menaces, intimidations et vexations qui ont fini par avoir raison de leur détermination. Ils plièrent bébé Avril et bagages et quittèrent leur ville de résidence se situant à une centaine de kilomètres, le 13 Mars 1979.
Le 12 Avril 1980, ses parents se tuèrent dans un accident domestique. La maman étant occupée à ranger les langes d’Avril, son lait à bouillir avait débordé, éteignant ainsi la flamme de la gazinière. Le papa mit ainsi fin à toute une vie de drames et de luttes en allumant sa dernière Lucky Strike.
Autant dire qu’en arrivant à Mars, Avril était prédestinée à la raillerie et à un destin insolite.

Aujourd’hui, c’est une jeune femme réservée et un peu excentrique pour ainsi dire. Elle le dit elle-même qu’elle est enfermée dans un corps trop petit pour toutes ses idées géniales et trop chétif pour combattre toutes les injustices de ce monde.
Elle haïssait ce corps pour ça. Et son corps le lui rendait bien par de fréquentes explosions de boutons et pustules purulents en tout genre.
Qu’à cela ne tienne, elle les marquait d’une croix, un à un au feutre, pour montrer, à qui voulait bien le voir, les humiliations que son propre corps lui infligeait.
Les Marsois avaient très vite décrété qu’elle était différente d’eux.

A cinq ans, on avait déjà remarqué ses prédispositions à la bizarrerie. Elle faisait croire aux petits garçons de son âge que leurs zizis étaient des chenilles et que, s’ils n’y prenaient pas garde, elles leur engloutiraient tout le ventre. Les garçons finissaient alors par devenir obnubilés par cette chenille qu’ils surveillaient tout le temps et en toute circonstance, en classe, à table et le soir avant de s’endormir en pleurnichant, le dit zizi à la main.
A quinze ans, le poème ardent et anonyme qu’elle avait envoyé à un garçon du lycée, d’un an son cadet, finit en une plainte contre X déposée par les parents affolés de l’adolescent acnéique, tant le contenu et les propos étaient étranges et inquiétants. La police avait privilégié la piste du pervers récidiviste et avait renforcé manu militari la sécurité autour de l’école avant de classer la plainte sans suite au bout de trois semaines.

L’année dernière elle décida du jour au lendemain de cesser de s’épiler. Elle jugea que cette pratique barbare l’avilissait et la maintenait dans un asservissement à des hommes qui précisément, pensait-elle, ne la regardaient même pas. Alors à quoi bon ?
D’un air malicieux, elle sifflotait dans la rue l’air d’Elisa de Gainsbourg. « Cherche moi des poux, fais-moi quelques anglaises et une raie au milieu ». Les hommes se retournaient parfois et lui souriaient. C’était sa petite victoire à elle. Elle savait qu’elle avait un petit secret « monstrueux » sous ses vêtements et que ces hommes seraient bien empruntés si leur sourire leur ouvrait la voie à sa petite jungle.
C’était sans compter que quelques semaines plus tard, une grave chute de vélo la fit transporter à l’hôpital et que le jeune médecin urgentiste fit un bond en arrière en découvrant une petite saucisse toute poilue et ensanglantée sur sa table d’opération.
Elle n’avait jamais eu aussi honte de sa vie.

Aujourd’hui elle fête son trente et unième anniversaire. Deux collègues se cotisèrent pour lui acheter un petit gâteau aux fraises et un livre sur les secrets du cosmos.
Mais Avril avait aussi une autre raison de fêter. Le coursier transi, qui livre le courrier dans la maison de traduction dans laquelle elle travaille depuis maintenant cinq ans, s’était enfin décidé à passer à l’acte. Il lui avait fait livrer une lettre express dans laquelle il l’invitait à aller boire un verre au bar du coin pas plus tard que le lendemain.
Le soir, assise sur le bord du lit, elle pensait tout angoissée à ce premier rendez-vous qu’elle a depuis quatre ans. Elle ne saurait pas quoi dire. Elle serait ridicule. Elle ne voulait plus y aller. Et tant pis.
Elle regardait ses pieds et elle tremblotait.
Soudain, une étincelle alluma ses yeux. Elle venait d’avoir encore une de ces idées de génie.
Elle mettrait dans ses chaussettes des asticots qui feraient diversion pendant le rendez-vous et qui apaiseraient ses craintes en la chatouillant.
Elle partit dans un rire tonitruant et bascula en une pirouette arrière, sauta à pieds joints sur le lit et se mit à danser.
"avril carton" - octobre 09 wf
 
Elle était assise en face de moi. Nous étions installés à l’extrémité droite d’une grande table en bois couleur hêtre très dépouillée. Dépouillée, la pièce l’était aussi.
Elle me regardait, immobile et droite, ses deux mains posées sur la table. Son visage ne découvrait aucune expression. Ses yeux grand ouverts étaient simplement dirigés dans ma direction. Je la regardais en retour. J’avais l’impression qu’elle ne cillait même pas. Mon regard était aligné au sien et ma vision périphérique ne percevait aucun mouvement de son corps.
Je ne pensais plus à rien, je la regardais. Son regard ne semblait rien dire. Il n’avait aucune intensité mais n’était pas non plus distrait.
Je ne voyais plus que ses yeux. Les seuls membres qui semblaient encore animés. Ses yeux ne bougeaient pour autant pas. Un regard droit, parallèle au plan de la table.
Je ne bougeais pas non plus. Rien ne bougeait. Cependant il n’y avait aucun immobilisme. Je n’avais pas le sentiment que nous étions pétrifiés de quelque manière que ce soit. Son regard était bien vivant, neutre mais vivant. Ce regard qui circulait dans les deux sens à la vitesse de la lumière, créait à lui seul tout le mouvement.
Elle me regardait sans fatigue et sans ennui.
Je la regardais sans déplaisir et sans envie.
Au bout de quarante sept jours elle se leva d’un geste souple et contenu et alla dans la cuisine. Quelques minutes plus tard elle revint avec un verre d’eau à la main. Elle but une gorgée, me regarda et me tendit le verre. Je le pris et le posai en face de moi sur la table sans en boire. Elle se rassit, essuya la main sur son pantalon et me sourit.
C’est seulement au bout de trois jours que son sourire disparut complètement. Je ne pouvais plus discerner le moindre rictus. Sa peau retrouva son aspect lisse et décontracté du premier jour. Ses yeux perdirent leurs plis. Et son regard était dégagé de cet éclat supplémentaire que lui conférait son sourire.
Rien ne changea les jours qui suivirent. Le regard était toujours soutenu. Nous étions toujours tenus par lui.
Le cent vingt troisième jour elle ferma les yeux. Un léger tremblement secoua mon cil inférieur droit.
Son regard disparut pendant six jours. Six journées qui m’ont parues une éternité.
Le septième jour dans l’après-midi elle rouvrit les yeux.
Je sus à ce moment là que le jeu était terminé.
"entre temps " - janvier 09 wf
 
 

Elle était nonchalamment allongée sur le canapé rouge que nous avions acheté ensemble quelques mois plus tôt et elle me fixait de ce regard de mouette rieuse qui me fera toujours frissonner.
- Je n’en peux plus, me dit-elle comme une invective bien aiguisée lancée avec précision sur une cible fluorescente.
- Moi non plus, marmonnai-je comme on jette un rat mort dans un vide ordure.
- C’est insoutenable, il faut que tout ceci cesse. Je te quitte !
Il me fallut une bonne minute pour atteindre le poignard qu’elle me planta dans le dos avec cette menace que je n’attendais que trop.
« Elle me quitte, elle me quitte » je me répétais dans la tête. « Fais quelque chose me hurlait à tue-tête la petite voix ». « Réagis ! Retiens-la ! »
Non seulement je devais me plier à ses volontés mais en plus je dois maintenant obéir à la petite voix ?!
Tout mon corps se rebiffa, chaque pore, chaque poil et mon sang fit deux tours rapides de chauffe. J’ai ensuite essayé de prendre un air circonspect, mais vu les circonstances et l’abattement de mes sens, je ne pu prendre qu’un air bête et je miaulai :
- Pourquoi ?
Ma voix crissa comme un foie cru sur une vitre que l’on vient de nettoyer.
- Avec toi je vais droit dans le mur, me répondit-elle.
Et c’est exactement ce qui arriva. Le choc fut très violent, un éclat sourd suivi d’un bruit de sac d’os qui tombe par terre. La petite voix essaya de me retenir mais c’était déjà trop tard.
- Relève-toi, lui ordonnai-je ; tiens tu as repris des couleurs, cette ecchymose te sied à merveille!
- Tu ne me fais plus vibrer, voilà pourquoi je m’en vais ! Tu es devenu l’ombre de toi-même, ça crève les yeux.
Ni d’une ni de deux, je me vis lui planter les aiguilles à tricoter qui traînaient sur la planche en bois qui faisait office de table et qu’elle avait insisté pour qu’on achète à prix d’or chez Interio.
Deux aiguilles parallèles qui lui poussent maintenant des orbites avec la pelotte de laine qui oscille entre deux, tel un pendule. Elle me fit penser à une installation qu’on avait vue ensemble il y a quelques années à la foire internationale d’art contemporain à Paris. Ah Paris ! On s’est tant aimé !
La petite voix criait affolée. Mais elle était sûrement trop petite pour que je l’entende maintenant, étant complètement absorbé par mes pensées.
- Je ne te fais plus vibrer ?! Pourquoi insistes-tu à me faire du mal ? Tous ces efforts que j’ai fait pour toi depuis un an ! Tu ne vois pas plus loin que le bout de ton nez !
- Des promesses, oui ! Tu me fais avaler des couleuvres depuis toutes ces années.
Je devais avouer que ce n’était pas l’envie qui me manquait à cet instant précis, instant d’abandon total, instant de désemparement. Mais ça va être difficile de trouver des couleuvres en pleine ville et le vivarium est fermé à cette heure-ci.
Qu’à cela ne tienne. J’allai chercher à la cuisine le surplus d’asticots de la partie de pêche de la semaine dernière. Certes ils étaient moins colorés et plus mous mais il s’avéra être plus aisé de les lui faire avaler. Je lui demandai si cet effet cotonneux au fond de la gorge lui était agréable.
- Te souviens-tu combien on riait devant la cheminée en avalant des sacs entiers de marshmallows? Tu imitais « Jabba the Hutt » et moi « Chewbacca ».
Le chat se lécha les babines en attrapant l’excédent de vers qui étaient tombés par terre.
- Il y a de quoi s’arracher les cheveux mon pauvre ami, me dit-elle avec autant de dédain que de rancœur. Tu ne t’investis pas dans ce couple. Tu n’assumes pas tes responsabilités.
J’aurais dit « couper » ; visiblement elle préfère « arracher ».
Ce fut fastidieux, touffe par touffe, à l’aide de ma pince japonaise classique. Le résultat était désastreux, une carte de relief géographique sur son crâne. Mais il n’est pas facile d’arracher les cheveux sans le cuir, surtout lorsqu’on est mal équipé comme je l’étais!
La petite voix était maintenant complètement résignée.
- Tu sais bien que ça a été une année difficile pour moi, je devais sans cesse jongler entre notre couple et toutes les autres préoccupations. C’est simple à comprendre, non ?
On aurait dit une poule qui a trouvé un couteau. Elle a réfléchi pendant quelques secondes et m’a répondu avec un naturel désarmant :
- Je ne suis pas ta mère. Mon rôle n’est pas de te rassurer sans cesse. Tu me casses les pieds avec tes lamentations !
Le gros vase en fonte atterrit, telle une enclume, sur ses pieds. C’est dommage, elle avait de jolis petits pieds. Mais je me suis dit qu’avoir des pieds plats de nos jours n’était plus si handicapant.
- Je ne te demande pas d’être ma mère, je ne m’en sort déjà pas avec une; tout ce que je réclame c’est un peu de tendresse et d’affection ! Ce n’est pas non plus de ton ressort ?
- Les bras m’en tombent lorsque j’entends ce genre de plainte ! S’exclama-t-elle. C’est le monde à l’envers, ce serait à moi de tenir ce genre de propos !
En effet, un bras est tombé sur le côté gauche et un autre sur le côté droit, pour ainsi dire simultanément. Ce ne fut certainement pas l’effet de la gravité. Mais mon chien s’acharnait depuis un moment sur ces deux bras ballants, sûrement attisé par l’odeur du sang qui coulait le long du corps. Tout joyeux et satisfait de son exploit du jour, il emmena le bras droit dans la pièce d’à côté pour en extraire l’os à l’abri des regards.
On peut dire qu’elle a passé la main. Ce fut donc à moi de prendre la parole.
- Je t’ai aimée du plus profond de mon être mais tu me connais j’ai du mal à extérioriser mes sentiments facilement. Tu ne vas pas me punir pour si peu !
Son chat qui s’était caché effrayé par la violente rage du chien, était timidement revenu vers sa maîtresse et s’était mis à s’amuser avec le bracelet oriental que le bras avait au poignet gauche.
- Oui mais à la longue le cœur s’assèche, dit-elle. J’avais besoin de te l’entendre dire, j’avais besoin… elle s’interrompit net ; elle avait les jambes coupées d’effarement et de peur. Le chat était sur le point d’avaler l’annulaire ainsi que la bague de son arrière grand-mère qu’elle avait héritée de mère en fille.
J’évitai le désastre. Le chat fut effrayé à la vue de la machette que j’avais à la main et détala dans un brouhaha retentissant, entre miaulements d’effroi et grincement de griffes sur le parquet.
Un coup sec au niveau de l’aine de chaque côté et le tour était joué. J’ai toujours apprécié sa sveltesse et la finesse de ses jambes. Je lui reprochais d’ailleurs de ne pas porter plus souvent de jupes.
A ce moment-là, elle réalisa l’inconfort de sa situation. Elle voulu prendre ses jambes à son cou mais elle réalisa vite qu’elle était fort démunie. Je sentais qu’elle n’était plus dans son assiette. J’ai vite voulu la rassurer et ma voix s’adoucit.
- On a vécu de belles choses ensemble, n’est ce pas ma grenouille ?
- Cela fait tellement longtemps. Je dois me creuser les méninges pour m’en souvenir soupira-t-elle.
- Non, laisse chérie, je m’en occupe, m’empressai-je de lui répondre.
Elle était bricoleuse, contrairement à moi, et elle a toujours insisté pour avoir un équipement de professionnels à la maison. Je dois avouer que cette perceuse rechargeable était fort pratique. Je mis la plus grosse mèche. Elle avait une grosse tête, preuve sûrement d’une intelligence supérieure. Une tête à chapeaux. Trente cinq pour être précis et qui occupaient deux étagères dans l’armoire murale. Je ne l’ai jamais vue en porter un seul.
Pendant cette opération délicate, mon instrument a ripé et je lui ai malencontreusement délogé l’oreille droite.
Elle n’avait plus toute sa tête. Elle était tout étourdie. C’était probablement dû au désagréable bruit de la perceuse. Moi-même je sentais la migraine me monter à la tête.
- Tranquillise-toi, cette nuit tu pourras dormir sur tes deux oreilles.
- Je ne te comprends pas me dit-elle, cervelle toute dehors. Tu as toujours tout fait pour éviter de passer du temps avec moi et maintenant tu sembles regretter les moments que l’on avait tous les deux ! Tant d’inconsistance me scie.
- Tes désirs sont des ordres mon petit tronc de bonsaï.
Je sciai au niveau du torse jusqu’au bas ventre. Elle s’est vite ouverte à moi. Je sentais néanmoins qu’elle avait encore quelque chose sur le coeur. Je ne tardai pas à me rendre compte que j’avais laissé la scie enfoncée dans le côté gauche du thorax et que je m’empressai de retirer.
Je pensais qu’on pouvait enfin discuter sereinement. Je déchantai assez rapidement en m’apercevant que je lui tapais sur les nerfs. Avec un marteau. Ce n’était pas facile de les repérer dans tout ce désordre. Au vu du rictus qu’elle avait sur le visage je me disais que je devais heurter autre chose que seulement ses nerfs !
Une fois le marteau posé, je lui dis : - Tu as raison. Mais je te promets que ça va changer. Je m’occuperai davantage de toi dorénavant. Tu verras, on sera heureux comme des poux.
Mais elle faisait le rat mort à mon discours. Son indifférence m’exaspérait.
Alors j’enfonçai le clou. - Tu n’y crois plus ? Tu ne penses vraiment pas que notre couple a de l’avenir ?
Un clou dans chaque pôle de son tronc. Je la sentais fuyante.
Et je martelais : -Réponds ! Tu sais ce qui caractérise notre relation ?
Et plus ironique que jamais elle dit : - Je suis au bout du rouleau, je donne ma langue au chat !
Elle avait le cœur sur la main cette fille. Je l’ai toujours admirée pour cela. Elle a toujours voulu le meilleur pour son félin.
Je me suis souvenu que la dernière fois que j’avais utilisé les ciseaux c’était pour ouvrir le paquet cadeau de mon anniversaire. Un affreux chat en bois que j’ai dû placer sur mon bureau pendant une semaine ou deux avant de le déplacer sur le balcon en prétextant qu’il serait plus heureux entouré de plantes.
J’ai dû m’y prendre à deux fois avant d’extraire la langue. Pourtant j’ai toujours pensé qu’elle avait la langue bien pendue. Mais je crois qu’elle est suffisamment futée pour savoir quand la tenir.
Une fois délogé ce trésor, je le lançai dans la direction du canapé sous lequel j’avais aperçu le chat aux aguets.
Elle avait vraisemblablement voulu m’ouvrir son cœur, mais j’étais aveuglé par la peur de la perdre. Je me retrouvai, de fil en aiguille à le recoudre car je me disais qu’il valait peut-être mieux que je mette une croix sur elle.
Ce que je fis. Il me restait un fond de peinture blanche que j’ai utilisée dernièrement pour repeindre la cave. Elle trouvait qu’elle était trop sombre ! Trop sombre pour ses valises et ses pneus d’hiver.
En l’examinant, je pensais qu’elle était devenue une cible facile. Pour une fois, j’avais réussi à lui clouer le bec. Ses dents étaient solides et les clous avaient l’air de bien tenir.
Elle devait sûrement penser qu’elle se coupait toujours en quatre pour moi et que voilà comment je la remerciais de tant d’égards.
Mais je sentais qu’après ce qui venait de se passer entre nous, rien ne serait plus comme avant. Elle avait changé. Elle s’était dispersée et j’étais certain que je ne pourrais plus l’encadrer. J’ai enfin pu voir de quoi elle était faite.
Toutefois, en voyant ses belles jambes gisantes par terre, je ne pus réfréner une envie soudaine, celle de les lancer au plafond, car tel était mon bon plaisir ! Ce fut précisément notre dernière partie de jambes en l’air.
On s’était tout dit. Je sentais que je pouvais la laisser partir le cœur léger.
C’est ce qui s’appelle se quitter en beauté.

"bricolage amoureux" : concours littéraire - petites histoires macabres - les recyclables - genève, 15 septembre 2006 - wf