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"Dis-moi que tu m'aimes! Même si ce n'est pas vrai"  
"Facebook / Fessesbook"
"Le crash 2" "Je t'aime ne veut rien dire"
"Nine Eleven, Man!" "Maraba!"
"Le luxe" "Le crash"

Il y a quelques jours j’ai reçu dans ma boite aux lettres une carte anonyme.
D’un côté il y a une belle photo d’un corps nu allongé dans l’ombre, le quadrillage du sol se reproduit sur la peau du corps, celui-ci semble ramper vers une femme au lointain dont on ne distingue que les chaussures à talons.
De l’autre côté on avait collé le flyer de l’exposition «lettres intimes» qui se déroule à la fondation Bodmer à Cologny, et où on peut lire l’extrait d’une missive adressée par Romain Gary à Cristel : «Dis-moi que tu m’aimes ! Même si ce n’est pas vrai».
Une phrase belle et terrible à la fois.
Toute la misère humaine semblait condensée dans ces quelques mots. On pourrait penser que sortie de son contexte l’effet s’en trouve amplifié. Peut-être.
Je me suis allongé sur mon lit et j’ai examiné la carte, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre.
Je ne pouvais m’empêcher de trouver ces mots extrêmement mélancoliques.
La supplication amoureuse, la solitude, le mensonge, l’abîme… tout ce qui est on ne peut plus humain après tout.
La recherche perpétuelle de l’Amour. Chacun cherche son chat, chacun cherche son chien, chacun cherche trente millions d’amis.
La théorie de la non réciprocité de l’Amour à un temps t. D’après celle-ci, l’Amour, celui qui n’est ni quantifiable ni divisible, auquel j’aimerais donner une dimension holistique, ne pourrait, ou extrêmement rarement, être partagé au même moment par les deux entités d’un binôme.
Parfois, et comme le courant alternatif de notre prise murale, il arrive qu’il change de sens. L’idéal serait peut-être que ce soit un courant alternatif périodique qui change régulièrement et périodiquement de sens à l’infini.
Mais le plus souvent il est toujours dans la même direction, unilatéral et immuable.
Pensez à vos relations actuelles ou antérieures, vous verrez tout de suite quel rôle vous y avez tenu dans chacune d’elles. Amoureux ou aimé. Aimé ou amoureux ?
Encore une fois, ce sentiment peut avoir une myriade de nuances. Mais il s’agit ici de l’Amour, le grand, le noble, celui qui décuple nos forces, qui nous rend créatif, invincible et fou. Pas le petit amour miséreux, suffisant, sous vide, qui a une date d’expiration, celui qui donne la nausée, qu’on pourrait facilement piétiner si on ne fait pas attention où on met les pieds.

Un peu comme la théorie des six degrés de connexions, qui veut que chaque personne sur terre en ayant six connaissances, est connectée au reste du monde à travers ces six connexions et les six connexions de chacune de ses connexions et ainsi de suite.
De même, cette phrase lie l’humanité toute entière entre elle par transitivité.
Paul dit secrètement : «Chloé, dis-moi que tu m’aimes même si ce n’est pas vrai». Chloé pense tout bas : «Antonin, dis-moi que tu m’aimes même si ce n’est pas vrai». Antonin, à son tour, dit : «Sophie, dis-moi que tu m’aimes même si ce n’est pas vrai».
Et ainsi de suite… Une chaîne humaine à l’infini.
Assis maintenant au bord du lit, je contemplais la carte. Je pensais à cette chaîne humaine.
Je pris un bout de papier qui traînait et j’écrivis un prénom… suivi de «dis-moi que tu m’aimes ! Même si ce n’est pas vrai.»

"Dis-moi que tu m'aimes! Même si ce n'est pas vrai" - mai 08 wf
 
 

Il y a des personnes qui existent dans la réalité mais qui n’existent pas sur Facebook. Inversement, il y a ceux qui existent sur Facebook mais pas dans la réalité. Il y a aussi ceux qui existent et dans la réalité et dans Facebook. Enfin il y a ceux qui n’existent ni dans l’un ni dans l’autre ! Sans oublier ceux qui transitent entre ces différents états.
La personne dont je vais vous parler fait partie de la troisième catégorie.
Il a construit son espace tout d’abord en y mettant sa photo. Celle qu’il a choisie le dépeignait sous un angle favorable. Bien évidemment c’est ce que la plupart des gens essayent en général de faire. Mais va savoir pourquoi, certaines personnes font tout pour paraître fatigués, fanés, maigres, gros, vieux, mentalement dérangés ou psychotiques.
Ce qu’on remarque tout de suite lorsqu’on rentre dans le monde de Facebook c’est qu’il s’agit d’un monde lisse, un monde propre, un monde bien agencé, bien quadrillé et surtout très bien contrôlé.
Il présente à ce propos beaucoup de similitudes avec le monde policé de 1984 d’Orwell. A la différence près qu’on se trouve dans un modèle angsoc où tout le monde fait partie de la caste supérieure qui est en l’occurrence le Parti Intérieur.
Le concept de Big Brother introduit dans 1984 prend toute son ampleur dans Facebook.
Notre personnage, qui ceci dit est une version améliorée, polie, lustré et brillante de nous, est constamment épié, surveillé, offert aux regards et aux indiscrétions d’autrui.
Indiscrétions ? J’ai décidé d’être sur Facebook. Exhibitionnisme et voyeurisme ne s’annulent-ils pas mutuellement lorsqu’ils sont en présence l’un de l’autre?
Mais jusqu’à quel point contrôle-t-on vraiment qui on a dans notre liste d’ «amis » et à qui on va s’exhiber?
J’ai entendu dire que la plupart des gens n’osent pas refuser la requête d’ « amitié » qui leur est envoyée.
Un type qu’on a rencontré une fois dans une conférence à Amsterdam et à qui on a fait l’erreur de donner sa carte de visite. La collègue de travail qui vous tient la jambe pendant des heures et pas du tout en guise de préliminaires et qu’on essaie en général d’éviter à la cafétéria. Un cousin éloigné qui a plein de barbus dans sa liste d’amis et qui ont mis en guise de « statut » des versets du Coran. Une ex ressuscitée qui veut tout d’un coup devenir ton amie sous prétexte que l’eau a coulé sous les ponts et qui en réalité veut juste voir quelle est ta nouvelle histoire d’O et sous quel pont tu la vis.
Et il y a ceux, dont je fais partie, qui disent non.
Non par exemple à ce copain de classe dont je ne me souviens absolument pas malgré le fait qu’il soit dans la liste de tous mes autres « amis » d’école. Et puis il y a ces « amis » furtifs à qui on ouvre la porte pour qu’ils se rincent l’œil avant de les vaporiser vite fait bien fait. C’est le même sort qui est réservé à ceux qui vous rajoutent sans même prendre la peine de vous envoyer un message ou un quelconque mot. Si tu veux être mon ami il faut au moins utiliser deux doigts, quelques touches du clavier et une touche d’amitié.
C’est un peu comme dans la réalité. On rencontre dans la rue quelqu’un que l’on n’a pas revu depuis dix ans et qui la première chose qu’il fait vous tend sa carte de visite et vous demande de l’appeler un de ces quatre avant de prendre ses jambes à son cou tout en prétextant un rendez-vous super important. Ma va!
Ce qui m’amène à me poser la question suivante : combien de personnes m’ont-elles rajouté juste par politesse pour ainsi dire ?
C’est comme cette fille, devenue femme entre temps, envers qui j’avais un béguin en 7ème, à l’âge de 11, 12 ans. Lorsque je suis tombé sur elle, je lui ai envoyé un message pour le lui dire, après tout c’était inoffensif et de plus il y avait prescription. Du coup elle m’a rajouté dans sa liste, sans jamais m’écrire ou me répondre à mon message. Vaporisée.

Facebook c’est pire que le portable et l’email réunis ! Ce n’est déjà pas évident d’éteindre son portable au risque de passer pour antisocial voire même pour mort !
On agresse, ou en tous cas on agace nos amis et notre entourage si nous ne sommes pas joignables lorsque eux ont décidé de nous joindre !
Alors sur Facebook on est tout le temps là. Tout le temps allumés ! Tout le temps présents dans notre petite vitrine avec pignon sur rue.
Une petite insomnie à 3 heures du mat ? Qu’à cela ne tienne, je vais aller chez une amie voir s’il y a du nouveau. Je lui fais un « poke ». Elle ne répond pas ? Avec mon super doigt je lui fais alors un « super poke » ! Elle fait semblant de dormir hein ? En plein milieu de la nuit, mais bien sûr ! Je lui tag son mur ! Et son super mur ! Toujours rien…
Je la mords en bon vampire que je suis. Je m’intronise chevalier de mes fesses, je construis une forteresse et j’enferme madame la baronne dedans. Je la traite de tous les noms d’oiseaux et je la compare à tous les animaux existants et éteints. J’essaie de deviner quel légume elle est, au cas où un jour je devrais en faire une soupe. Je tente de l’humilier en faisant un classement de mes amis les plus sexy et en la plaçant en queue de liste.
Si après tout ça elle ne me répond pas, ce n’est vraiment pas une amie !
Je m’égare là ; je reviens à 1984.
« Celui qui contrôle le passé contrôle le futur ; celui qui contrôle le présent contrôle le passé ».
Dans 1984, au ministère de la Vérité, on corrige sans cesse le présent mais surtout le passé afin de mieux contrôler le futur.
Si aujourd’hui l’Océania est en guerre avec l’Eurasia et non plus avec l’Estasia, on change toutes les archives de sorte à ce que l’Océania ait toujours été en guerre avec l’Eurasia et jamais avec l’Estasia. De même, si une déclaration de Big Brother n’est plus présentement valable, la production de chaussures pour le mois de mars n’ayant pas atteint comme prévu le nombre de 3'210'880 paires, alors on rectifie rétroactivement aussi bien dans les discours officiels de Big Brother que dans les projections économiques du parti les données pour continuellement être en phase avec le présent.
Facebook nous permet d’atteindre le même contrôle, à un niveau moins global certes, de notre profil.
Si on décidait de vaporiser un(e) ami(e), il nous est tout à fait possible d’enlever toute trace de cette « association » en effaçant toutes les entrées qui ont été automatiquement enregistrées par le système et qui mentionnent cette personne. Ainsi on peut effacer tous les messages de cette persona non grata laissés sur notre mur (super mur, super méga mur) et toutes les photos avec elle ou tagées par elle.
Vaporisée, cette personne au vu de l’extérieur n’a jamais eu un lien de près ou de loin avec moi.
De même, on peut effacer notre « statut » du passé. Si par exemple un jour on avait le cafard et qu’on a mis une réflexion pessimiste sur le monde, aujourd’hui la saison des papillons roses étant revenue, il suffit d’effacer les anciens statuts pour donner l’impression que la saison des cafards n’est jamais survenue.
En substance, on peut contrôler l’image de notre clone virtuel. Car il s’agit bel et bien d’un clone génétiquement amélioré. Un super moi qui peut avoir des centaines d’amis (tous plus « cool » les uns que les autres), qui peut paraître super intelligent et super spirituel simplement avec une phrase postée dans son statut ou sur le mur d’un ami. Un super moi qui peut étaler sa culture (comme on étale la confiture), ses supers connaissances en « movies », qui peut montrer au monde entier qu’il a justement visité le monde entier, qui peut aussi montrer ses supers photos de sa super vie à ses supers amis.
Je deviens une super star pour mon cercle, un public trié parfois sur le volet ou au contraire un cercle plus large que l’équateur.
On ne me voit pas à la télé, ni chez Ardisson ni chez Bernard Pivot ?
Dans le Figaro on ne s’intéresse pas à mes moindres déclarations ?
Cecilia est partie et a été remplacée par sa sosie en plus jeune mais on n’en parle pas dans les couloirs de l’Elysée ni même dans Voici ?
Je ne suis pas l’étoile montante de Broadway ?
Je ne suis pas le Kerviel d’ABN Amro ?
Eh bien si, on parle de moi tout le temps sur Facebook ! Je fais la une, jour et nuit !
J’y suis omniprésent. Je n’ose plus sortir de chez moi… qui va mettre à jour mon profil sinon ?!
Peut-on poser la question suivante : Celui qui a une existence bien remplie sur Facebook, existe-il vraiment dans la réalité ? Paradoxalement, si on n’est pas sur Facebook, existe-t-on vraiment ?! D’ailleurs à ce sujet, c’est très rassurant de trouver les gens que l’on connaît lorsqu’on fait une recherche avec leur nom, même si on ne les rajoute pas dans notre liste d’amis, ils n’en demeurent pas moins présents, là, quelque part dans ce monde parallèle.
L’autre jour j’ai vu quelqu’un, qui n’était même pas dans ma liste, disparaître de Facebook. Vaporisée… du jour au lendemain. Ca donne froid dans le dos non ?!
Quel phénomène ! C’est un « statement », une déclaration d’être sur Facebook. Et c’est encore une plus grande déclaration de ne pas y être !
Ca me rappelle l’époque de la montée en puissance des téléphones portables et de ces résistants à cette nouvelle technologie.
Depuis, ils ont tous cédé. Tous les résistants que je connais en tout cas. Je le dis avec une pointe de désolation. Certains résistants avaient tenu plus de deux ans pourtant !
Aujourd’hui je suis tout autant surpris de voir certaines personnes succomber aux chants de la sirène au visage de livre. De nouveaux résistants qui tombent chaque jour…
Facebook remplit-il réellement sa fonction de réseau social ou alimente-t-il notre éternel nombrilisme et notre narcissisme à fleur de peau exacerbé par tous ces médias qui nous bombardent d’images d’hominidés filiformes, riches, beaux, forts, intelligents et ubiquistes ?
Internet est un formidable média pour cela. En effet, il permet à tout un chacun d’exister et de s’exhiber, d’être son propre agent, son propre attaché de presse, son propre imprésario, son propre macro et son propre fan.

Mais peut-être que toutes ces interrogations sont finalement stériles. Surtout que Facebook n’avait pas à l’origine la prétention de ce qu’il est devenu aujourd’hui et ne soupçonnait même pas l’ampleur de son succès futur.
Et peut-être qu’il faut juste prendre Facebook pour ce qu’il est. Un réseau de mes fesses qui va passer de mode dans les mois qui viennent et qui sera supplanté par le nouveau réseau plus « in », comme il a lui-même supplanté Myspace qui avait à son tour supplanté Friendster et ainsi de suite.
Au cas où on ne l’aurait pas remarqué, j’utilise à dessein et peut être pas vraiment à bon escient le mot « Fesses ».
Pour cause, je parlais l’autre jour au téléphone avec un ami qui m’a fait remarquer l’homophone Facebook / « Fessesbook ». Et cette homonymie m’a rappelé une très vielle histoire.
Lorsque nous avions fui la guerre pour la première fois pour aller en France je devais avoir 7 ans. Ma mère qui ne parlait pas très bien le français nous a amenés, mon frère et moi, chez le coiffeur. En libanais, lorsqu’on n’a pas un style précis à demander au coiffeur on dit « Regarder le visage et couper ».
Ma mère ne connaissant pas le mot visage en français a trouvé opportun de le remplacer par son équivalent en anglais.
Résultat, dans un salon de coiffure bondé, elle lance au coiffeur : «Regardez les fesses et coupez » !
Inutile de vous dire ce que cette malencontreuse homonymie a eu comme effet sur ma coupe !

Alors, Facebook ou Fessesbook, chacun choisit son angle de vue.
Coupez !

"Facebook / Fessesbook" - quelque part sur la toile- février 08 wf
 
 
«Je t’aime», ces trois mots auxquels nous sommes si souvent suspendus, qui sont eux même encore plus souvent suspendus sur le bout de notre langue et qui ont du mal à s’en décrocher.
Ces mots que les américains n’ont qu’eux à la bouche, que les européens disent avec parcimonie, que les arabes ne disent que dans les chansons et que les japonais ne prononcent jamais.
Une formule qui va à l’encontre des règles élémentaires de la grammaire. Aussi, dire «je t’aime beaucoup» n’introduit pas une emphase mais au contraire nuance et atténue le terme. «Je t’aime aussi» n’est pas une équivalence parfaite avec le «je t’aime» dit en premier. La précédence conserve l’intensité, la réponse étant souvent simple complaisance ou simple lâcheté.
Le fameux «je t’aime moi non plus» de Gainsbourg résume très bien cette contradiction grammaticale et celle non moins grande de sa sémantique sous-jacente.
Parce qu’aimer quelqu’un ne se réserve pas à un seul et unique sentiment. Aimer quelqu’un c’est le vivre, c’est l’accepter, c’est souffrir avec lui, c’est être heureux pour lui, c’est le désirer, c’est le comprendre, c’est le détester profondément parfois, c’est le respecter, c’est s’ennuyer de lui, l’admirer, lui donner, prendre de lui, lui pardonner, le faire souffrir, s’émouvoir de lui.
Plus on décortique nos émotions, leur nature et surtout leur source, et plus on désacralise ces sentiments-concept tels que l’Amour.
Ai-je vraiment besoin de savoir si «je t’aime» car tu représentes la figure maternelle qui m’a longtemps asphyxié et que j’essaie d’anéantir en me confrontant à ta forte personnalité ?
Est-ce que «je t’aime» parce que le manque d’un père a fait naître un sentiment d’insécurité et d’abandon que j’essaie de combler avec toi ?
Nous sommes bourrés de complexes, certains même très originaux. Ce sont tous ces complexes qui sont déterminants dans le choix de notre partenaire et de nos relations avec autrui en général.
Lorsque je te dis «je t’aime» c’est mon complexe d’infériorité qui te dit «à genoux, je vais t’écraser !»
C’est aussi mon complexe d’abandon qui te supplie «aime-moi en retour, ne me laisse pas toi aussi».
C’est ma vanité qui te dit «moi, je suis capable de ce sentiment noble à la hauteur de ma propre grandeur».
Mon complexe de séducteur te dit «je t’aime car tu es sur le point de me céder».
Mon complexe du petit prince te dit quant à lui «je t’aime car tel est mon bon plaisir».
Nos complexes se parlent entre eux mutuellement. Ils ont un langage propre et savent instinctivement se reconnaître.
Et alors ? Laissons-les se parler, s’entrelacer, se compléter, se crêper le chignon, s’embrasser, se déchirer s’il le faut, se tenir par la main pour se rassurer mutuellement. Mais restons ces observateurs onusiens qui comprennent généralement bien la nature des conflits et les situations complexes et qui interviennent rarement.
Je fais très peu de cas de l’efficacité de l’ONU mais j’utilise cette image car, dans l’essence, l’ONU est un concept très logique et à priori bénéfique comme pourrait l’être le concept du communisme ou du marxisme.
Un jour on m’a dit : «Lorsque j’ai compris ce que tu représentais pour moi et pourquoi je t’aimais, le décor est tombé». Ce n’est pas bien lorsque le décor tombe ! A moins qu’on ne soit dans un film de Lars Von Trier ou une pièce de Lars Norén.
Ce sont nos propres complexes qui érigent ces décors autour de nous et de la personne qu’on «aime».
Des décors en béton armé qu’il faut souvent des années de travail au marteau piqueur pour en venir à bout. En revanche, les décors «montés» par nos rêves de petites filles et de petits garçons de princes et princesses charmants sont en général en carton pâte et tombent d’eux même au moindre souffle de l’inévitable désillusion.
Souffrir pour quelqu’un car il ou elle nous manque, c’est l’aimer quand bien même on comprend que ce manque réside surtout en nous-même ?
C’est de l’aimer que de ne pouvoir quitter quelqu’un car la douleur serait trop grande ?
Ou bien aime-t-on quelqu’un car il nous renvoie une image positive de nous-même, qui nous caresse dans le sens du poil, qui nous donne envie de nous aimer après tout ?
Ou bien encore «je t’aime» de peur de ne rien trouver de mieux ? «Je t’aime» car je veux expier mes échecs passés ? «Je t’aime» car je peux te gérer ? «Je t’aime» parce qu’on m’a toujours dit que c’est comme ça que ça marche ?
Non, décidemment, «je t’aime» ne veut rien dire.
C’est peut-être parce que dire «je sais exactement pourquoi je t’aime, je perçois ton décor et il va bien avec le mien» serait un peu trop long comme réplique dans les films d’amour, même ceux de Lars !
"Je t'aime ne veut rien dire " - 14 février 08 wf
 
 

Je ramassais mon courrier quand soudain j’entendis un bruit métallique derrière moi suivi d’un cri étouffé. Je me retournai pour découvrir la scène de l’accident.
Une jeune femme d’environs 26-28 ans était étalée par terre face contre sol, son vélo bleu au milieu de la chaussée et un étrange objet en fer et en bois, en forme d’oiseau ayant des ailes disproportionnées par rapport au mince filet métallique que constituait son corps, était tombé sur son dos, la couvrant presque entièrement. Je me précipitai pour l’aider. Elle avait déjà d’un geste agacé de la main repoussé le rapace pour s’en dégager. Je lui tendis la main qu’elle accepta avec un sourire gêné et se releva énergétiquement comme pour conjurer cette maudite chute et pour recouvrer l’once de dignité qu’elle avait cru perdre en tombant. Son sourire était authentique mais d’une grande tristesse. Tristesse qui n’était, à mon avis, en rien liée à cette mésaventure ou au fait que son installation ait pu être endommagée. En effet, je l’appris par la suite, cet oiseau filiforme était un des éléments d’une installation artistique qui devait être présentée quelques jours plus tard dans une galerie au Kreis 5 à Zurich.
Non, cette tristesse venait de plus loin. Du passé ? Ou bien était-elle en prévision d’un malheur à venir ?

Des grands yeux bleus d’une mélancolie à en désespérer. Des cheveux châtains clairs d’une coupe moderne, tirés en arrière en queue de cheval et une frange égalisée coupée court. Un corps gracieux d’environ 1m65 et des mains fines et légèrement nervurées.
Le tout maculé de sang. Rien de terrifiant, bien entendu. C’était plus de l’ordre de taches de sang par-ci par-là provenant de sa blessure à l’avant bras gauche que d’une hémorragie fontaine à la « massacre à la tronçonneuse ».
Elle me remercia en allemand, suivi d’une phrase que je n’ai pas comprise. On passa rapidement à l’anglais et elle me demanda si je pouvais l’aider à ramasser sa fragile sculpture.
Ses gestes étaient lents et provoquaient une douleur vive par moments. Je lui demandai où elle habitait et si elle voulait que je l’aide à pousser son vélo et à transporter cet oiseau de malheur jusqu’à chez elle. Elle rit de cette remarque. En un éclair je vis dans ses yeux une prairie verte infinie qui se confondait à l’horizon avec un ciel bleu azur et où elle courait en riant aux éclats et où le bonheur est passé un jour sans s’attarder.
Elle acquiesça en me rassurant qu’elle n’habite pas très loin.
Je n’appris pas beaucoup sur elle. On parla surtout de son travail, de son art, des ses installations. Néanmoins, son accent trahit ses origines italiennes ou italophones du moins.
Elle ne me posa aucune question sur moi, à part mon nom. Et c’est à ce moment là que je me rappelai avec frayeur que j’avais laissé mes clés sur ma boite aux lettres au moment où j’étais allé l’aider. Je posai l’oiseau par terre, je lui tendis le vélo et j’accourus chercher mes clés.
En revenant, elle m’a dit que pendant ma courte absence l’oiseau avait essayé de s’en prendre à elle à nouveau. Ca devait être la dernière fois que je la voyais sourire.
En bas de chez elle, je lui demandai si elle ne voulait pas que je la conduise à l’hôpital mais elle me rassura que ce n’était rien et que sa colocataire l’aiderait sûrement à panser sa blessure.
On déposa son vélo dans le local prévu à cet effet et l’oiseau dans sa cave, qui avait plus l’allure d’un petit atelier de fortune.
Elle me remercia encore, en posant sa main sur mon bras en signe de reconnaissance, qu’elle retira aussitôt, confuse et encore plus gênée de sa maladresse d’avoir taché ma veste de son sang.
Je lui demandai où elle allait exposer prochainement et ensuite pris congé d’elle.
Sur le chemin du retour j’étais à mon tour un peu triste sans savoir exactement pourquoi.


Deux jours plus tard je trouvai dans ma boite à lait une boite de chocolat et une carte où on pouvait lire : « Thank you. Birdy has been punished. I cut his head off. But he will still make it to the exhibition. You can come see him.” Signé T.
Deux semaines plus tard et au deuxième jour de l’exposition je me suis rendu à la galerie pour voir birdy. Mais ni lui, ni T. n’y étaient. Le gérant auprès de qui je m’enquis me dit sèchement : « She had an accident ten days ago. She was not able to expose. That’s all I know. »
Je décidai d’aller chez elle. En marchant je me répétais « she had an accident, she had an accident. »
En bas de chez elle, j’hésitai un moment. Mais sans attendre de comprendre la nature de ma motivation de venir jusqu’ici je me retrouvai devant sa porte, le doigt sur la sonnette.
Sa colocataire m’ouvrit, je me présentai et lui dis que je cherchais T. Elle me demanda si j’avais cinq minutes et si je ne voulais pas entrer boire un café. Je savais à ce moment là que quelque chose de grave était arrivé.
Elle me fit installer dans la cuisine où elle mit l’eau à bouillir après que je l’eus dit que je ne buvais pas de café.
« T. a eu un accident. » J’eus l’impression d’entendre cette information pour la première fois et un frisson me traversa le corps de pied en cap.
Qu’est-ce que je fais ici dans la cuisine d’une inconnue qui me prépare du thé tout en me racontant l’accident d’une autre inconnue ?
« Elle s’est fait renverser par une voiture il y a une dizaine de jours. » Je ne devais pas être le seul à trouver la situation incongrue. La colocataire ne devait pas non plus savoir comment s’y prendre dans de telles situations. On improvisait les deux.
« Elle était enceinte de quatre mois et a perdu le bébé. Ca s’est passé le jour où elle t’a laissé la carte de remerciement. »
Soit parce qu’elle enchaînait ses phrases d’une manière mécanique, soit parce que j’étais pris par une soudaine paralysie, toujours est-il que je ne suis même pas arrivé à lui demander comment elle allait et où elle était.
« En traversant la rue après t’avoir déposé la carte, une voiture lui est rentré dedans. Le choc a heureusement été en partie amorti par son vélo.
Elle n’a rien de grave. Enfin, à part d’avoir perdu le bébé je veux dire. »
Ce n’était peut-être pas sa faute, peut-être était-ce simplement la situation, mais je ne pouvais m’empêcher de la trouver détestable.
Elle enchaîna, comme pour devancer mes questions : « Après sa chute de vélo le jour où tu l’as rencontrée, elle est rentrée paniquée, elle m’a demandé de l’emmener à l’hôpital pour faire des examens, elle avait peur pour son bébé.
Elle était en parfaite santé, le bébé allait bien, elle avait juste quelques contusions à l’épaule et à la jambe et une légère blessure à l’avant-bras. Elle était rassurée et elle voulait en quelque sorte fêter ça, alors on est allées boire un verre en ville et c’est là qu’elle m’a parlé de toi.
Elle m’a raconté comment tu l’avais aidée ce soir là. Pour la deuxième fois. » Elle s’arrêta et me regarda.
« Pour la deuxième fois ? » demandai-je.
« Oui, c’est drôle. Etonnant plutôt. Elle t’a reconnu au bout de trois ans. »
« Pardon, mais je ne connaissais pas T. avant ce ce soir là. » dis-je.
« C’est vrai, tu ne la connaissais pas, pas plus qu’elle ne te connaissais. Mais vous vous étiez déjà rencontrés.
C’était pendant le festival du film de Locarno il y a à peu près trois ans. Il pleuvait ce soir là, vous étiez sur la grande place pour la projection du film. Elle a glissé juste devant toi. Tu l’as aidée à se relever. Elle n’allait pas très bien. Ce soir là son copain l’avait quittée. Elle essayait de sortir de la grande place, il y avait énormément de monde. Il pleuvait. Elle pleurait. Elle a perdu l’équilibre. Elle pense même qu’elle avait perdu connaissance. »
J’arrivai à balbutier « Je ne me souviens pas d’elle ; j’étais effectivement au festival de Locarno il y a trois ans, mais… »
« Elle m’a dit qu’elle se souvient bien de toi car elle t’avait observé pendant quelques minutes. Lorsque tu l’as aidée elle a posé sa main sur ton bras sans dire un mot et elle est partie. La foule l’étouffait et l’enveloppait tout à la fois. Elle est finalement restée pendant la projection du film. A la fin, elle s’est laissée porter par la foule et elle est à nouveau tombée sur toi. Mais cette fois-ci tu étais avec une fille qui pleurait et que tu serrais dans tes bras, un peu à l’écart de piazza magiore. Elle aurait voulu que quelqu’un la prenne dans ses bras elle aussi. Elle vous a observés pendant cinq bonnes minutes. Il s’était arrêté de pleuvoir mais ses larmes, elles, ne s’arrêtaient pas de couler. Elle a pensé, voilà un autre couple qui se quitte. »
- « Et où est T. maintenant ? »
- « Elle est partie chez elle au Tessin. Elle veut passer quelque temps avec sa famille. »
- « Je ne veux pas la déranger. Tu lui diras que je suis passé ? »
- « Oui, je lui dirai. »
J’ai fait une longue marche ce soir là.
Un peu trop d’informations pour une seule soirée. Je me demandais s’il y avait une logique, un lien, un fil d’Ariane auquel m’accrocher. S’il y avait une correspondance secrète entre les éléments. Un enchaînement désordonné d’événements sans utilité, sans incidence. Une résonnance entre les êtres.

"Le crash2" - zürich - octobre 07 wf
 
 

Arrivée à l’aéroport de Bruxelles (29/09/2007, 8h50).
Ah, ça fait du bien d’être là. Après un peu plus d’un an, je retrouve cette ville dans laquelle j’avais passé deux mois l’an dernier pour effectuer mon dernier module de MBA à la Solvay Business School (Université Libre de Bruxelles).
J’étais tombé sous le charme de cette ville contrastée et complexe, enclavée et libre, flamande et wallonne, belge et européenne. Cette ville surtout où on pouvait à toute heure de la journée s’offrir un cornet de frites à chaque coin de rue, avec un choix alléchant de sauces, mayonnaise, ketchup, moutarde, piri-piri, etc… et déambuler au gré des odeurs de gaufres chaudes ou au gré de l’extravagance des passants que l’on est tenté de suivre sur un trajet plus ou moins long. Qu’est-ce qui fait que les gens soient si décomplexés à Bruxelles ? Strip-tease, le documentaire qui vous déshabille, en avait répertorié un certain nombre !

Je marche lentement dans les couloirs de l’aéroport comme lorsque je suis chez moi, dans ma ville. Pas stressé, pas pressé !
J’arrive au poste de contrôle des passeports où je fais la queue derrière un groupe de 3 Suisses, c’est juste une coïncidence !
La première suissesse, la fille, passe devant le douanier et présente son passeport, à l’envers. Le douanier s’en amuse, retourne le passeport d’un geste ample et exagéré comme lorsqu’on essaie d’imiter avec les mains un carton que l’on retourne, pour faire comprendre à la jeune demoiselle son erreur. Il accompagne ce geste d’une réflexion en français, car comme tout francophone, y compris moi-même avant de venir habiter en Suisse, on pense qu’être Suisse veut forcément dire être francophone.
Méprise, car ces 3 Suisses étaient Suisse allemands. Ja, Genau !
La mère passe ensuite et le douanier ne peut s’empêcher de refaire une remarque au sujet de la maladresse de la fille. Visiblement il venait de commencer son service et il était frais et dispos pour les plaisanteries matinales. Attends de voir la fin de ton service mon gars !

C’est agréable, je vais savoir parler français ces deux jours (eh oui, surprenant, en Belgique on utilise le verbe savoir pour dire pouvoir. Un jour la secrétaire de ma faculté m’avait dit « Je ne sais pas faire de photocopies » ! Tiens, tiens, je me suis dit que peut-être en Belgique les photocopieuses étaient beaucoup plus sophistiquées et complexes que chez nous et leur usage par conséquent nécessitait une formation spéciale. En revanche, la photocopieuse était en panne ce jour là et elle voulait dire qu’elle ne pouvait faire de photocopies !)
Pour revenir au français, je dois avouer que je souffre de ne pas pouvoir parler la langue de ma première adoption dans ma nouvelle ville d’adoption germanophone.
Et on va commencer par se dégourdir la langue avec une petite formule de politesse en passant le contrôle, vu que ce cher douanier à l’air spécialement jovial.
- « Bonjour Monsieur », je lui tends ma carte d’identité.
Il la prend et la passe sous son scanner et au moment où il s’apprête à me la rendre il hésite un instant, me regarde et me dit « Maraba ».
Hein ?! Maraba ? Mince, mais il me parle en flamand ?! Il voit bien que j’ai une carte d’identité française, c’est de la provocation ! Je cris au scandale dans ma tête. Et au moment où je reprends ma carte, mon cerveau qui tournait à plein pot, une usine à gaz à plein régime, avait trouvé la bonne solution à cette énigme linguistique. Une recherche séquentielle qui essayait de faire correspondre le mot mystérieux, le schmilblick, à mon dictionnaire multilingue en tenant compte de la situation et d’éléments spécifiques tels que douanier belge, accent étranger, etc…
L’alarme sonore se déclencha, le voyant lumineux vert s’alluma, deux flèches, une de chaque côté, alignèrent le mot mystérieux. « Marhaba » ! Bonjour en arabe.
Futé le douanier, il avait vu sur ma carte d’identité que j’étais né là-bas ! Et là-bas on dit Marhaba pour saluer les honnêtes gens.
« Marhaba ? », je repris. « Ah, oui ! Choukran ! » (merci).
Alors, si on traduit :
Le douanier : « Bonjour ».
Le touriste (moi !) : « Merci ».
Je pense que même en allemand j’aurais pu trouver la bonne formule à « Guten Morgen » ! Et ce n’est sûrement pas «Danke !». Scheisse ! Et même en néerlandais j’aurais pu !
Dialogue de francophones sourds entre un douanier belge, qui cela dit aurait très bien pu être flamand, qui voulait se la jouer international et un touriste libanais, qui cela dit aurait très bien pu être rose, qui voulait se la jouer français !
Là, j’étais pour le moins « lost in translation ».
En attendant, la Belgique aussi traverse la plus grave crise identitaire de son histoire...

"Maraba!" - bruxelles - 29 septembre 07 wf
 
 

Un camion rouge de pompiers a attiré mon attention au détour d’une rue. Inconsciente réminiscence d’une époque lointaine d’un enfant qui voulait un jour devenir pompier? Mais je n’ai jamais aspiré à cette noble tâche. Tout au plus je jouais avec les voitures miniatures « matchbox » et des modèles réduits de camions de chantier.

Captivé par ce mastodonte rouge qui bloquait la rue sur ma gauche, je sortis mon appareil photo, je voyais là l’occasion de faire un cliché, somme toute banal, mais qui viendrait compléter ma panoplie de « clichés » sur New York : taxi jaune, gratte-ciel en verre, camion de pompier, « walk-don’t walk », d’ailleurs à ce propos, je fus très déçu que ces panneaux lumineux pour piétons aient été remplacés par de nouveaux, portant la représentation de bonhommes vert et rouge comme chez nous en Europe.
Au moment où j’ai fait click, un homme d’une quarantaine d’années a surgi de nulle part devant moi. Enfin, on dit « surgir de nulle part » mais en réalité cette personne devait être dans un rayon de quelques mètres de moi, je ne l’ai simplement pas remarqué ! Il ne s’est assurément pas matérialisé devant moi comme par exemple d’un retour d’une téléportation à la Star Trek.
Bref, donc un homme avec un appareil photo se trouvait maintenant à quelques centimètres de moi et me dit : « I’m doing the same as you » et il mitraillait avec son appareil le camion et les alentours.

« Lorsque c’est arrivé, c’était la panique générale, il y avait de la poussière partout et on ne pouvait plus respirer. Les gens se sont réfugiés dans l’église juste en face », et il pointa du doigt une petite église qui contrastait fortement avec les buildings géants qui l’entouraient.
Plus il décrivait ce qui s’était passé et plus il s’emportait.
Je regarde le camion rouge, je regarde la rue, je regarde les gens passer autour de nous. Tout est calme. Rien à signaler à priori. L’excitation de M. Spock détonnait notablement avec la normalité ambiante. Mais le camion de pompiers est bel et bien là à quelques mètres. Il a dû se passer quelque chose, et puis ce type n’a pas l’air d’être sous l’emprise de la drogue ou de Satan ou même de Johnnie le marcheur.
J’ouvris grand alors les vannes de mes narines, j’activai la fonction de détection de fumée. Mon scanner visuel cherchait les flammes ravageuses, la NYPD en tumulte, les terroristes fuyants et dans leur précipitation perdants leurs turbans, leur keffiehs, leurs bourcas et autres signes extérieurs de terrorisme. Que nenni ! Rien. Un camion rouge stationné au milieu d’une rue. Même ses gyrophares étaient éteints ! J’étais presque déçu.
« What happened !? » demandai-je alors.

Tout d’un coup, le mec qui aurait pu être sous l’emprise de substances illicites, de Johnnie le marcheur ou de Jack et son frère jumeau Daniels, un coucou dans son nid, et bien c’était moi ! Les yeux ronds, on aurait dit une poule à qui on a donné un couteau, le bonhomme me regarde un peu incrédule et me dit : « Nine eleven, man !» et il dirigea son regard vers la droite. Ground Zero ! A 119 mètres de moi, juste de l’autre côté de la rue!
J’étais perdu dans le lower manhattan. C’était le 11 septembre 2007.

"Nine Eleven, Man! " - new york - 11 septembre 07 wf
 
 

Hier en me promenant dans le quartier du petit sablon, une limousine blanche s'est arrêtée à quelques mètres de moi. Je m'arrêtai à mon tour pour l'observer, plus par curiosité que par admiration.

A ce moment, je fus abordé par un vieux monsieur qui remontait la rue à petits pas aidé d'une béquille. Il avait une petite moustache grisonnante et les verres épais de ses lunettes exorbitaient ses yeux. Il avait la physionomie d'un maghrébin, mais son accent me fit comprendre qu'il était natif de la Belgique ou du moins qu'il y a vécu un certain nombre d'années.

Lorsqu'il commença à parler à côté de moi, je crus à un fou. Je ne me suis même pas retourné, pensant qu'il valait mieux l'éviter. Ce n'est qu'au bout de la deuxième phrase que j'ai compris que ce vieil homme s'adressait bel et bien à moi et que de surcroît ses paroles n'avaient rien de déluré.

"C'est surprenant, n'est-ce pas? me dit-il, ils les démontent aux Etats-Unis et les ramènent en Belgique en pièces détachées. Il doit-y en avoir deux ou trois à Bruxelles." Et puis voyant que je ne cessais de fixer la voiture, il me dit:"Ne soyez pas jaloux, ce n'est qu'une voiture d'apparat, on peut y mettre vingt à trente personnes. C'est comme un bus". Je rétorquai, plus pour lui faire la conversation que par conviction:"Un bus de luxe!". Il se retourna vers moi et avec toute la bienveillance du monde me dit:"Le luxe, c'est la lumière". Il balbutia quelques mots en latin, dont je n'ai capté que lux, et enchaîna:"il suffit de fermer les yeux et il y en a moins!".

Il me serra alors la main et me souhaita une bonne soirée et continua lentement son chemin, me laissant là bêtement en train de contempler une limousine qui se transformait en vulgaire bus dans le noir.
"le luxe" - bruxelles - juin 06 wf
 
 

Il la vit pour la première fois dans un avion qui les ramenait de Beyrouth à Genève.

Elle était assise à la place 27b, lui 3 rangées plus loin derrière. Il l'aperçut en allant demander de l'eau à l'hôtesse. Il osait rarement appeler depuis son siège les hôtesses pour leur demander un verre d'eau ou tout autre service; il les arrêtait lorsqu'elles passaient à côté de lui ou bien il se levait pour aller directement les voir comme il l'avait fait cette fois-ci.

Il reçut un verre d'eau et un sourire de la part d'une jeune hôtesse et se dirigea vers sa rangée en ralentissant le pas. Il dû s'arrêter deux fois pour laisser passer le chariot de plateaux à nourriture et un monsieur derrière et en profita pour la regarder, elle dormait de ce sommeil si inconfortable qu'une grimace s'était légèrement dessinée sur son beau visage.

Lorsqu'il arriva au niveau de sa rangée, quelque chose sembla réveiller la douce inconnue. D'un sursaut elle tourna la tête comme effrayée par un cauchemar, ouvrit brusquement les yeux, les lèvres légèrement entrouvertes comme pour faciliter une respiration accélérée et tomba sur son regard émerveillé.

Elle sourit d'un sourire gêné et un peu hébété comme lorsqu'on se rend compte qu'on vient de se réveiller d'un mauvais rêve et que quelqu'un autour de nous a pu capter ce moment magique du réveil instantané.

Il se rassit, boucla sa ceinture et pencha son siège en arrière. Il se laissa bercer par ses pensées et par les secousses de l'appareil et s'endormit.

L'avion se posa quelques 30 minutes plus tard. Il était parmi les premiers passagers à se lever et attendit qu'elle se lève à son tour pour qu'il puisse la revoir. [...]

"le crash" - wf